JEAN-FRANCOIS BRUNET : SHEIN, TEMU ET LES AUTRES : HALTE A LA CONCURRENCE DELOYALE !

1 avril 2025


Percutés de plein fouet par les plateformes chinoises à la croisée du commerce et de la géopolitique, les détaillants français, et leurs fédérations, cherchent la parade. Si l’on ne veut pas que le commerce des années 2020, qui pèse chez nous plus de 2 millions d’emplois, prenne le chemin des aciéries des années 90, il n’y a plus de temps à perdre, clame avec force Jean-François Brunet, délégué général du CdCF, la branche commerce du Medef, d’ordinaire plutôt mezzo voce.

De tout temps, le commerce a été marqué par des bouleversements permettant de mieux répondre aux attentes des clients en matière de prix ou d’élargissement de l’offre. Des grands magasins de la fin du XIXe siècle à l’avènement du libre-service ; de la grande distribution dans les années 60 à l’essor de l’e-commerce ; nous avons affaire à une culture de la consommation mouvante et à des modèles de vente sans cesse renouvelés.

La croissance fulgurante d’un nouveau mode de commerce électronique via les plateformes de marché virtuelles est un modèle inédit, caractérisé par une offre pléthorique et en perpétuel renouvellement, des prix extrêmement attractifs, des influenceurs pour remplacer les vendeurs professionnels et des algorithmes de relance du client agressifs, pour ne pas dire addictifs.

Après des débuts dans le textile, ces plateformes s’attaquent dorénavant à d’autres secteurs non alimentaires tels que le jouet, le bricolage ou l’équipement de la maison. Ces nouveaux acteurs se nomment Alibaba, Shein, Temu (apparu seulement en avril 2023 en France et déjà un acteur incontournable de l’e-commerce avec plus de 11 % de part de marché sur les ventes de produits en ligne) ou TikTok Shop (lancé en France le 31 mars).

En Europe, ce sont 75 millions d’utilisateurs ; 4,6 milliards de colis importés en 2024 (soit 12 millions par jour), pour un montant moyen de 22 € ; 25 % des colis gérés par La Poste provenaient, en décembre 2024, de ces plateformes chinoises contre moins de 5 % il y a cinq ans ! Vertigineux !

Révolution du commerce ou changement radical de paradigme ?

Nous répondons concurrence déloyale ! En effet, ces plateformes bénéficient d’avantages concurrentiels injustifiés que nous dénonçons car ils affaiblissent tout l’écosystème commercial français et européen.

Tout d’abord, elles profitent d’un double effet d’aubaine : l’exemption de droits de douane sous le seuil de 150 € et des tarifs postaux préférentiels pour les frais d’expédition car la Chine est considérée comme un pays en développement par l’Union postale universelle.

Dans les deux cas, il s’agit de réglementations antérieures à l’émergence des plateformes. Elles pouvaient avoir leur logique à l’époque de leur promulgation, mais elles sont devenues totalement obsolètes avec l’augmentation exponentielle des volumes.

Certains pays, y compris asiatiques (Viêtnam, Indonésie), n’ont d’ailleurs pas attendu pour agir et protéger leurs économies.

Il est donc urgent d’avancer la réforme du Code des douanes avant la date prévue de 2028. Nous risquons de perdre trois années pendant lesquelles des commerces disparaîtront inévitablement.

Ensuite, le non-respect des règles et législations. En matière de sécurité, 95 % des jouets testés sur Temu ne respectaient pas les normes. C’est tout simplement inacceptable, car il y va de la protection des consommateurs européens. Le problème n’est pas qu’un objet non conforme puisse être retourné comme le proposent ces plateformes. Ce que nous voulons, c’est une mise aux normes en amont de la chaîne pour qu’un jouet dangereux n’arrive pas dans les mains d’un enfant !

En matière de réglementation commerciale, nous voulons un contrôle strict des prix affichés. La législation est très abondante pour permettre au client d’avoir une information éclairée sur les prix pratiqués, en commerce physique ou en ligne ; en période de soldes ou de promotions.

L’utilisation des données collectées, dont on sait qu’elles offrent au gouvernement chinois un accès direct aux informations de centaines de millions d’usagers, doit également nous pousser à accroître notre vigilance en l’absence de surveillance.

La protection de la propriété intellectuelle (marque, design…) n’est pas suffisamment prise en compte par ces plateformes, qui font d’ailleurs face à plusieurs procédures dans différents pays.

Enfin, d’autres aspects du modèle économique des plateformes chinoises posent question, en particulier le respect du droit du travail et certaines subventions accordées par le gouvernement chinois pour faire tourner les usines du pays. Comment imaginer que Shein puisse vendre 75 centimes une paire de boucles d’oreilles (livrée en France) sans verser des salaires de misère, sans subventions publiques ou sans vente à perte de ces articles, ou un mélange des trois ?

Halte à la concurrence déloyale !

Nos entreprises d’e-commerce sont pionnières et vertueuses, protégeons-les ! Reprenons le contrôle de notre espace de marché. Sanctionnons immédiatement tout manquement aux obligations légales. Accélérons la réforme européenne du Code douanier pour supprimer le seuil d’exemption. N’attendons pas la fragilisation de nos commerces, la suppression des emplois, la disparition de nos savoir-faire. C’est à ce prix seulement que l’équité concurrentielle entre les acteurs pourra être rétablie.

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